Le patrimoine religieux et le tourisme
Lorsque nous voyageons, les monuments qui font partie du patrimoine religieux sont, pour moi, incontournables, quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent.
Je suis de confession catholique et je respecte profondément le culte des autres. Nous sommes tous nés quelque part, avec une couleur de peau, une famille, une histoire, des traditions culturelles et religieuses. Nous n’avons pas choisi tout cela : c’est ainsi, et cela fait partie de ce que nous sommes.
C’est pourquoi, cher lecteur, vous pouvez voir dans mes récits des photos d’églises, de mosquées, de temples ou d’autres édifices religieux. À chaque visite, je me recueille et je respecte les règles imposées par le lieu : retirer ses chaussures, couvrir ses épaules, parler à voix basse… Bref, la base du respect !
À Malte, par exemple, nous avons visité de nombreuses églises lorsque cela était possible. Les paroisses se touchent presque les unes les autres et les églises ne sont pas toujours ouvertes. Il faut donc profiter des horaires des offices.
Nous avons eu une grande chance : nous sortions tout juste de l’isolement du Covid-19 et, pendant cette période, les paroisses maltaises n’avaient pas pu organiser leurs processions ni honorer leurs saints comme elles le faisaient habituellement. Au cours de la semaine que nous avons passée sur cette île, il y en avait partout… Et quelle joie de pouvoir assister à ces manifestations profondément ancrées dans la vie des habitants !
À l’inverse, lorsque nous avons visité le Sacré-Cœur à Paris, ma déception a été immense. En réalité, c’est un flot continu de personnes qui avance de l’entrée vers la sortie. Difficile de s’arrêter, de regarder en détail une statue, un tableau, une architecture, ou simplement de profiter d’un moment de recueillement.
Que dire de la Chapelle Sixtine ? Là encore, le serpent de visiteurs avance, lentement mais sûrement, sans véritable possibilité de s’arrêter pour admirer les magnifiques peintures qui couvrent les murs et les plafonds. Dans ces situations, si le visiteur est respectueux du lieu, j’ai parfois le sentiment que les organismes qui les gèrent ne le sont pas forcément à l’égard des touristes. Et cela a le don de m’énerver !
Ces lieux religieux appartiennent, pour moi, à tous ceux qui viennent les découvrir, croyants ou simples visiteurs. Si nous devons payer un droit d’entrée permettant l’entretien et la préservation du lieu, soit, je peux parfaitement le comprendre. Mais qu’au moins on nous permette de savourer notre visite, de prendre le temps de regarder, de comprendre, de ressentir.
Alors, ce matin-là, à Luang Prabang, je me suis demandé : de qui se moque-t-on ?
À notre arrivée, nous étions allés à l’Office de Tourisme. Parmi les documents qui nous ont été remis, une plaquette expliquait très clairement comment nous devions nous comporter lors de la célèbre cérémonie des offrandes.
Cette cérémonie est connue dans le monde entier. Les photos de longues files de moines, vêtus de leurs robes safran, avançant silencieusement dans les rues pendant que les fidèles déposent du riz dans leurs bols, sont devenues emblématiques de Luang Prabang.
Nous avons donc voulu voir cette cérémonie dans le respect des traditions.
Les consignes locales étaient pourtant très claires : ne rien acheter pour les offrandes, puisque les moines ne souhaitent pas recevoir les offrandes des touristes, et adopter une tenue correcte. Nous sommes donc en pantalon, les épaules couvertes, et bien décidés à rester à distance pour ne pas déranger. Levés à 4 h 30, nous arrivons sur place.
Et là, première surprise.
À peine dix minutes après notre arrivée, nous découvrons de petits fauteuils en plastique de toutes les couleurs. Vous savez, ces petits fauteuils qui ressemblent à ceux que l’on pourrait trouver dans une école maternelle ! Ils sont soigneusement alignés, empiétant sur un tapis rouge, le long du trottoir qui borde le temple Vatmay Souvannapoumapam.
Devant chaque fauteuil, des dames installent des paniers remplis de diverses choses, avec une étole posée par-dessus.
Nous sommes à peine arrivés que nous comprenons déjà que quelque chose ne correspond pas vraiment aux consignes que nous avons reçues. À 5 h 15, un groupe de cinq jeunes Françaises arrive. Comme nous, elles sont immédiatement accostées pour payer et s’asseoir sur les petits fauteuils. Comme nous, elles refusent. Elles expliquent qu’elles resteront de l’autre côté de la rue pour regarder et prendre quelques photos, mais qu’elles ne souhaitent pas participer puisqu’elles ne sont pas croyantes et ne veulent pas déranger.
La procession doit commencer à 5 h 20. À l’entrée de la rue, nous voyons arriver des groupes de touristes qui s’installent sur les fauteuils. Mais à notre niveau, seuls deux ou trois fauteuils sont occupés.
Nous attendons. 5 h 30. Toujours rien. À 5 h 40, nous voyons enfin les moines se préparer et sortir de l’enceinte du temple. Nous nous attendons alors à voir cette fameuse procession : une longue file de moines avançant silencieusement dans les rues, recueillant les offrandes des fidèles.
Mais non. Les moines se dirigent vers les quelques fauteuils où sont installés les touristes. Un aller. Un retour. Et c’est tout !
Entre-temps, deux groupes de touristes chinois, particulièrement bruyants, sont arrivés à notre niveau. Rapidement, les dames les font asseoir. Les guides expliquent à chacun de leurs groupes comment la procession est censée se dérouler. Sauf qu’entre-temps, les moines sont déjà rentrés chez eux !
Je me dis alors que tout est terminé. Eh bien non.
Les voilà qui ressortent. Pour ces touristes ! Certains ont rapidement enfilé de grands plastiques afin de pouvoir distribuer le riz dans la gamelle métallique de chaque moine.
Et là, ma déception devient véritablement de la colère. La belle file de moines que l’on voit sur les photos, dans les documentaires et dans tous les reportages consacrés à Luang Prabang n’est pas là. À la place, nous assistons à un véritable capharnaüm : du bruit, des touristes qui s’agitent, des guides qui donnent des instructions, des photos prises à bout de bras… Certains s’approchent même des moines pour les photographier.
Bref : c’est le foutoir.
Le riz est déposé dans les gamelles. Les moines tournent au coin de la rue et regagnent leur temple.
Les guides prennent alors leurs propres photos des touristes. Tout le monde se félicite. Tout le monde sourit. Tout le monde repart.
Et nous, les Français, rejoints par une autre dame, nous nous regardons en nous demandant ce que nous venons réellement de voir.
Où est donc passée la procession des offrandes telle qu’on nous la montre dans les documentaires et sur les photographies ?
Pas ici, en tout cas.
Pendant que nous échangeons nos impressions, d’autres moines apparaissent à leur tour pour recevoir ce que je serais presque tentée d’appeler les miettes laissées par les premiers. Je me demande même s’il existe une hiérarchie entre les temples et les moines…
Puis arrive un dernier groupe. Et là, tout change.
Nous assistons enfin à quelque chose de profondément différent.
Devant nous se trouvent de véritables croyants. Les moines prient avec eux, puis chantent pour les remercier. Et soudain, je retrouve ce que j’étais venue chercher.
Du respect ! De la simplicité ! De la spiritualité !
Je remercie intérieurement ces moines. Ils nous montrent que le respect doit fonctionner dans les deux sens. Leur procession n’a rien de spectaculaire. Elle n’a rien d’un spectacle.
Elle est simplement un rite religieux, inscrit dans des coutumes ancestrales. Ce n’est pas un show touristique. C’est un acte de foi.
Et c’est précisément ce que j’aurais aimé voir depuis le début. Cette fameuse procession des offrandes de Luang Prabang est aujourd’hui bien loin, du moins dans les lieux que nous avons fréquentés ce matin-là, de ce qu’elle devait être à l’origine. Il n’y avait presque pas de croyants locaux. Il y avait surtout des touristes.
Des fauteuils installés pour les accueillir. Des paniers préparés à leur intention. Des guides qui expliquaient quand s’asseoir, quoi faire et comment prendre les photos. Et des moines qui semblaient finalement devoir s’adapter au spectacle que l’on avait organisé autour d’eux.
Alors, pas étonnant que tous les fauteuils ne soient pas occupés. Pas étonnant non plus que la cérémonie soit si rapide. Et surtout, quelle tristesse de voir un rite religieux devenir, sous les yeux des visiteurs, une sorte de représentation destinée à satisfaire leur curiosité.
Je ne suis pas venue à Luang Prabang pour assister à un spectacle. Je suis venue pour découvrir une tradition religieuse. Et entre les deux, il y a une différence immense.
Le patrimoine religieux mérite mieux que cela. Il mérite d’être regardé, découvert et photographié, bien sûr. Mais surtout, il mérite d’être respecté !